4.
Illusions
15 juillet 1981
J’écris ces mots à bord du ferry qui nous conduit en Irlande. J’ai laissé Grania et nos deux enfants pour rejoindre une délégation de Liathach qui se rend à mon village natal, Ballynigel, pour étudier le coven de Belwicket. Je ne me souviens de personne, mais j’ai hâte de voir à quoi ressemble un coven Woodbane qui a renoncé au mal depuis une centaine d’années. Magye blanche, magye noire. Je ne comprends pas comment Belwicket a pu renoncer à la moitié de nos pouvoirs, de nos connaissances ancestrales. Nous allons les observer et, s’ils paraissent assez forts pour nous résister, nous prendrons des mesures. Certains ont déjà évoqué la vague noire…
Ma mère et Greer sont accoudées au bastingage à l’avant du bateau. Elles bavardent sans doute à propos des morveux. Les deux mamies sont gagas de la petite Iona. C’est vrai qu’elle est mignonne… et tout aussi pénible que son frère, Kyle. Je me réjouis que Greer m’ait invité à l’accompagner pour cette mission. Elle m’accepte enfin parmi les membres décideurs de Liathach.
Grania, elle, a tenté de me retenir. « Tu ne peux pas m’abandonner, me laisser seule avec les deux petits sur les bras », m’a-t-elle répété. Et pourtant, je n’ai pas hésité. Mon rêve me hante toujours et j’ai hâte de revoir Ballynigel.
Neimhich
* * *
Les yeux rivés sur la lune hivernale, j’ai pris conscience de la magye qui coulait dans mes veines, si pure qu’elle ne pouvait être souillée. Malgré mes inquiétudes – avais-je utilisé mes pouvoirs à mauvais escient, étais-je vraiment digne du sacrifice de Cal ? –, ma puissance demeurait intacte. J’avais l’impression que mon univers venait de trouver un équilibre subtil. L’homme aux cheveux d’argent n’avait pas bougé. Même s’il ne m’avait pas regardée une seule fois, je sentais comme un lien étrange entre nous. Comme si nous nous connaissions depuis toujours.
Où es-tu ? Le message télépathique de Hunter a failli me faire sursauter. À contrecœur, je me suis levée de mon banc. L’homme m’a saluée d’un signe de tête. Je suis rentrée dans la discothèque avec l’impression que l’on venait de m’offrir un cadeau étrange et merveilleux.
J’ai retrouvé mes amis entassés sur une banquette de cuir en demi-lune près du bar. Le jeune sorcier aux cheveux longs qui avait invité Raven à danser était assis à côté d’elle.
— Morgan, voici Killian, m’a annoncé Sky d’une voix parfaitement neutre qui m’a semblé suspecte.
Killian m’a souri pendant que Hunter s’écartait pour me faire une place près de lui.
— Alors, toi aussi, tu viens d’Angleterre ? lui a demandé Bree.
— Eh ouais ! On est venus vous envahir, a-t-il répondu en riant.
Son accent était différent de celui de Sky et de Hunter. Comme je n’osais pas l’interroger sur ses origines, j’étais contente que Robbie le questionne à ma place :
— De quelle région ?
— Oh ! de tout le Royaume-Uni. Je suis né en Écosse, j’ai grandi à Londres et j’ai passé mes vacances entre l’Irlande, le pays de Galles et les Shetland. Croyez-moi, dans tous ces coins, il pleut beaucoup trop ! J’en suis encore humide. Tu vois la mousse ? m’a-t-il demandé en tendant son bras vers moi.
Je n’ai pu m’empêcher de rire avec lui. Ce type possédait un charisme indéniable. S’il n’avait pas la beauté de Cal ou de Hunter, son énergie était communicative. On sentait quelque chose de sauvage, presque d’animal, en lui. J’aurais bien aimé connaître son clan. Dommage que ce soit une question taboue…
— Je vais me chercher une bière, a annoncé Killian en se levant. Qui d’autre en veut ?
— Tu as vingt et un ans ? me suis-je étonnée.
— Pas tout à fait, mais ça peut s’arranger…
Il a tracé un signe dans l’air et ses traits ont soudain changé : des petites rides sont apparues sur son front, entre ses sourcils et autour de ses yeux, tandis que sa mâchoire s’épaississait. Maintenant, il avait l’air d’avoir au moins trente ans.
— Alors, des volontaires pour une bière ? À moins que vous ne préfériez du vin ou du whisky.
— Moi, je veux bien un demi, a répondu Raven, sous le charme.
— Une limonade ne serait pas de refus, a ajouté Robbie.
— Une limonade, c’est noté, a répondu Killian avec une pointe de moquerie.
— Il est vraiment doué, a déclaré Bree en le regardant s’éloigner.
— Ce n’était qu’une illusion, a rétorqué Sky. Rien d’extraordinaire.
— Et toi, Morgan, qu’est-ce que tu penses de lui ? m’a demandé Bree.
J’ai haussé les épaules, ne sachant que répondre. Je ne pouvais m’empêcher de l’apprécier pour son audace et sa joie de vivre. Pourtant, son côté imprévisible m’effrayait. Sans parler de son pouvoir d’illusionniste, qui me fascinait.
— Moi, je ne suis pas sûr de lui faire confiance, a déclaré Hunter en suivant Killian des yeux.
Raven a allumé une cigarette et a recraché la fumée par les narines en nous toisant d’un air de défi.
— C’est quoi, votre problème ? OK, il frime un peu avec sa magye. Et alors ? Ça signifie juste qu’il est différent.
— Ce n’est pas exactement l’adjectif que j’aurais choisi, a soufflé Sky d’un ton acerbe.
Quand il est revenu du bar, Killian avait retrouvé son vrai visage.
— Tu restes combien de temps à New York ? a-t-il demandé à Raven.
D’un regard appuyé, Hunter l’a mise en garde.
— Oh ! je ne sais pas trop, a-t-elle soupiré.
— Alors, on ne se reverra pas ? a insisté Killian.
— Ça dépend, a-t-elle minaudé en glissant une œillade vers Sky, comme pour lui signifier : « Jusqu’où vas-tu me laisser aller ? » Je t’appellerai, si tu es joignable.
— Tu me croirais si je te disais que je vis chez des amis et que je ne me souviens pas de leur numéro ? Et si toi, tu me donnais le tien ?
Quel menteur ! Il avait tout inventé et ne faisait guère d’efforts pour sembler convaincant. Raven a dû le remarquer, car elle a haussé les épaules avant de vider sa bière d’un trait et de se lever en rétorquant :
— Pareil. Je ne m’en souviens plus.
Killian l’a alors attirée contre lui pour lui donner un léger baiser, mi-amical, mi-érotique. Sky semblait bouillonner intérieurement.
— Raven, on y va, a coupé Hunter.
— Le devoir m’appelle, a lancé cette dernière à Killian.
— Vraiment ?
— Oui, vraiment, a riposté Hunter.
Nous avons récupéré nos manteaux avant d’affronter le froid de la nuit. Sky et Raven sont parties devant sans nous attendre. Robbie a passé son bras autour des épaules de Bree et ils se sont élancés d’un même pas, en silence. Ils avaient visiblement enterré la hache de guerre.
Hunter était lui aussi silencieux. Il marchait si lentement que les autres nous ont distancés de plusieurs mètres.
— Tu penses à ta mission ? ai-je demandé.
Il a hoché la tête.
Comment une affaire aussi floue pouvait-elle l’absorber autant ? Moi, j’aurais été incapable de montrer une telle assiduité, surtout en sa compagnie. De nouveau, j’ai senti le doute m’envahir. M’aimait-il vraiment ? Il ne me le disait jamais. Et il s’était montré distant toute la journée.
Bien sûr qu’il t’aime ! me suis-je sermonnée. Il n’est pas aussi démonstratif que Cal. Point.
Soudain triste, j’ai resserré ma veste autour de moi. Des étoiles blanches scintillaient sur le manteau noir de la nuit. La lune avait disparu quelque part derrière les gratte-ciel.
— Tu as froid, Morgan ?
— Je ne suis pas sûre de vouloir retourner dans cette boîte. Il y avait tellement de magye dans l’air que c’en était presque insupportable.
— Oui, l’atmosphère était saturée. Pourtant, il est bénéfique de côtoyer d’autres sorciers, de se frotter à différentes sources de magye. Au fil du temps, il devient plus facile de reconnaître, et donc de combattre, la magye noire. Ce qui, dans ton cas, est primordial.
Je me suis sentie oppressée. Nous en avions déjà discuté plus d’une fois : la mort de Selene ne signifiait pas qu’Amyranth ne s’intéressait plus à moi. Je ne serai plus jamais en sécurité nulle part, ai-je songé avec inquiétude.
— Ne te tracasse pas, m’a-t-il rassurée en s’arrêtant tout à coup sous un réverbère. Je suis là pour te protéger. Et tu sais te défendre, à présent.
— Je devrais peut-être apprendre à changer moi aussi de visage, ai-je murmuré en repensant à Killian.
— C’est un détail. Pourquoi les illusions t’attirent-elles tant ? m’a-t-il demandé en fronçant les sourcils. J’ai remarqué ton expression envieuse quand Killian a fait ses petits tours de passe-passe.
— Ce n’est pas de l’envie. Juste de la frustration : alors que je possède les capacités nécessaires pour en faire autant, je ne sais pas comment m’y prendre !
— C’est normal, tu débutes. Il faut du temps – toute une vie, même – pour maîtriser la magye.
J’en avais ma claque d’entendre ça ! J’ai recommencé à marcher en maugréant. Hunter m’a rattrapée par le bras et m’a attirée contre lui.
— Morgan, je veux moi aussi que tu exploites ton potentiel à son maximum, tu le sais. Mais je n’aimerais pas que toi, ou quiconque, en souffre, a-t-il chuchoté en me caressant la joue.
— Je sais.
Il s’est penché vers moi et nos lèvres se sont effleurées. La tension de la soirée a disparu d’un seul coup. Nos énergies se sont mêlées pour n’en former plus qu’une et j’ai eu l’impression que nous nous trouvions au centre de l’Univers.
L’amour, ai-je pensé. Il n’y a pas magye plus puissante.
* * *
Nous sommes rentrés les derniers à l’appartement. Dans la cuisine, Robbie vidait un sachet de pop-corn dans un saladier. Bree sortait des draps et des couvertures du placard à linge et Raven parlait avec Sky au fond de la pièce. Pas de trace de M. Warren.
— Alors, où est-ce qu’on dort ? s’est enquise Raven en venant plonger la main dans le pop-corn.
Personne n’a répondu. Sky s’est tournée vers la fenêtre, Robbie a baissé le nez vers le saladier tandis que Bree, après avoir murmuré quelque chose à propos de taies d’oreiller, retournait vers le placard.
Les yeux verts de Hunter se sont posés sur moi, et je me suis sentie rougir. Je n’osais imaginer qu’on pourrait se retrouver dans le même lit. Même si le manque d’intimité nous empêchait de faire quoi que ce soit – autant nous que les deux autres couples –, mon cœur palpitait à l’idée de m’endormir paisiblement dans les bras de Hunter et de me réveiller à son côté.
J’ignorais ce que Bree et Robbie avaient en tête. S’ils paraissaient de nouveau en bons termes, je n’avais pas oublié ce que mon amie m’avait révélé au supermarché.
Les bras chargés de linge, elle a déclaré, un rien nerveuse :
— Bon, le canapé-lit du salon peut accueillir deux personnes. Il y a deux autres places dans la chambre d’amis, un sofa à une place dans le bureau et un matelas gonflable qu’on peut mettre n’importe où.
— Abrège, a coupé Raven. Comment on se répartit ?
Personne n’a répondu. Finalement, Hunter a pris la parole :
— À mon avis, comme M. Warren a la gentillesse de nous héberger, nous ne devons rien faire qui pourrait le contrarier.
— Je ne suis pas sûre qu’il se rendrait compte de quoi que ce soit, a répondu Bree en fixant Robbie avec regret. Enfin… tu as raison, mieux vaut ne pas tenter le diable. Les filles et les garçons dormiront séparément.
J’ai tenté de cacher ma déception tout en essayant de me convaincre qu’ils avaient raison. Ensuite, il nous a fallu une demi-heure pour nous répartir dans l’appartement. Au début, Robbie et Hunter devaient dormir dans le bureau, Bree et moi dans la chambre d’amis, et Raven et Sky dans le salon. Sauf que Sky ne parlait toujours pas à Raven… Finalement, Robbie et Hunter ont pris le canapé du salon, Raven est venue avec nous dans la chambre d’amis sur le matelas gonflable et Sky s’est enfermée dans le bureau.
Je n’en revenais pas : mon escapade romantique avec Hunter s’était transformée en pyjama-party entre filles !
Bree a tiré un peignoir d’une commode et a disparu dans la salle de bains, me laissant seule avec Raven. J’ai sorti ma chemise de nuit de mon sac : une nuisette blanche toute simple avec de jolies bretelles en satin. En fait, c’est Mary K. qui me l’avait prêtée. Moi, je n’avais que des pyjamas. Ma sœur m’avait lancé : « Tiens, emporte ça. Hunter va a-do-rer ! » Tu parles, il n’allait même pas la voir !
Raven avait passé un grand tee-shirt noir à l’encolure et aux manches découpées aux ciseaux. Assise sur le matelas gonflable, elle examinait le vernis à ongles noir qui ornait ses orteils.
— Sky peut être une vraie garce, quand elle veut, a-t-elle marmonné.
— Possible, ai-je répondu. Moi, je crois surtout que tu l’as peinée en flirtant avec Killian.
— Elle sait bien que ça ne voulait rien dire.
— Alors, pourquoi l’a-t-elle si mal pris ?
— Aucune idée, a admis Raven d’un ton irrité.
J’ignorais si je devais poursuivre cette conversation. Nous avions beau appartenir au même coven, nous n’avions jamais été amies. Elle était en terminale et traînait avec les caïds du lycée. De plus, elle avait tant d’expérience avec les mecs que je me serais ridiculisée si je lui avais donné des conseils – moi, je n’avais embrassé en tout et pour tout que deux garçons !
Je réfléchissais à tout cela en me brossant les cheveux lorsque Raven m’a tirée de mes pensées :
— Eh bien, dis-moi, c’est quoi ta théorie sur Sky ?
Raven me demande mon avis ? Quelle soirée bizarre ! ai-je songé en choisissant avec soin les mots que j’allais prononcer.
— Sky tient beaucoup à toi. Et tu l’as blessée. C’est pour ça qu’elle fait la tête. À ta place, je m’excuserais.
Avant que les choses ne deviennent plus bizarres encore, j’ai attrapé ma brosse à dents et je suis sortie. Robbie faisait le pied de grue devant la salle de bains.
— Bree est toujours sous la douche, m’a-t-il informée en levant les yeux au ciel. À croire qu’elle se lave les cheveux un par un !
— C’est bien son genre ! Il ne nous reste plus qu’à attendre !
Une idée folle m’a soudain traversé l’esprit.
— Dis, Robbie, ça te dirait qu’on échange nos places cette nuit ?
— Morganita ! Tu te dévergondes ! s’est-il exclamé en riant.
— Pas pour toute la nuit. Juste pour une heure ou deux ?
— Je n’en sais rien… Toi, tu gagnes un moment romantique avec Hunter. Moi, je me retrouve avec Bree et Raven.
— On attendra qu’il soit une heure passée, ai-je continué. Tout le monde dormira. Tu pourras te glisser près de Bree. Si Raven se réveille, tu lui diras que tu es somnambule !
— T’as rien trouvé de mieux comme excuse ?
— Allez, Robbie, s’il te plaît ?
— Pfff… Bon, d’accord.
Mon cœur a soudain frémi lorsque j’ai vu Hunter venir vers nous. Il portait un tee-shirt noir à manches longues et un survêtement gris qui mettaient en valeur sa silhouette élancée.
Son regard s’est posé sur moi, sur ma nuisette blanche et mes cheveux détachés. Mary K. avait raison : je voyais dans ses yeux qu’il me désirait, qu’il résistait à l’envie de me prendre dans ses bras.
Robbie a dû sentir le courant qui passait entre nous car il s’est dirigé vers la cuisine en déclarant :
— Je vais boire un coup, mais, si Bree se décide à sortir de là, je suis prem’s !
— Tu es magnifique, a murmuré Hunter en s’approchant de moi.
— Merci. Euh… toi aussi, ai-je répondu, embarrassée.
Comme mes mains tremblaient un peu, j’ai croisé les bras pour qu’il ne le remarque pas. Alors que j’hésitais à lui dire ce que Robbie et moi avions convenu, il a parlé le premier :
— Si je te proposais d’échanger ta place avec Robbie cette nuit, tu accepterais ?
L’appréhension, la peur que je refuse transparaissaient dans sa voix. Par la Déesse, qu’est-ce que je pouvais l’aimer !
— Je le lui ai déjà demandé, ai-je murmuré, le cœur battant.
Hunter a souri, manifestement soulagé. Une lumière émeraude dansait dans ses yeux.
— Les grands esprits… a-t-il chuchoté avant de m’embrasser.
C’est alors que la porte de la salle de bains s’est ouverte.
— Oups ! a fait Bree.
Hunter et moi nous sommes séparés.
— Robbie ! La place est chaude, ai-je lancé, contente que la vapeur dissimule le rouge de mes joues.
Une heure plus tard, tout le monde était couché. J’étais trop excitée pour dormir. De temps en temps, je déployais mes sens, cherchant à savoir qui dormait dans la maison. Enfin, j’ai senti que les trois autres filles étaient assoupies.
Je suis sortie de la chambre d’amis à pas de loup. Dans le salon, la flamme d’une bougie vacillait. Assis chacun à un bout du canapé, Hunter et Robbie m’attendaient.
— Et Bree ? s’est inquiété Robbie.
— Elle dort. Évite de la réveiller en sursaut. M. Warren est rentré ?
— Pas encore, m’a rassurée Hunter.
J’ai attendu que Robbie soit parti pour m’installer près de Hunter.
— J’avais peur que tu ne viennes pas, a-t-il murmuré en me prenant la main. Que tu t’endormes.
— J’ai failli, l’ai-je taquiné.
— Vraiment ?
— Non, ai-je admis.
Une fois encore, je me suis sentie vulnérable. Contrairement à moi, Hunter ne s’était jamais déclaré. Je savais qu’il tenait à moi, mais ce qu’il éprouvait n’était peut-être pas de l’amour. Est-ce que Bree avait raison ? Est-ce qu’il allait me briser le cœur ?
Je n’aurais peut-être pas dû venir, ai-je pensé en commençant à paniquer. Je devrais peut-être retourner dans mon lit, éviter de prendre des risques.
Hunter s’est mis à me caresser le bras. Ce simple geste m’a fait frissonner.
— On aurait dit une apparition, a-t-il soudain soufflé. Quand je t’ai vue, là, dans le couloir, avec ta nuisette blanche et tes cheveux défaits, ta brosse à dents à la main, je n’ai eu qu’une envie : t’enlever et m’enfuir avec toi.
— Et tu m’aurais emmenée où ?
— Je n’en sais rien, a-t-il reconnu en dégageant une mèche de mon visage. Tu sais, je n’ai jamais regretté d’être devenu un Traqueur. Pourtant…
— Pourtant quoi ?
— En ce moment, j’aimerais pouvoir faire une pause. Partir quelque part, seul avec toi.
Mon cœur cognait dans ma poitrine. J’essayais de ne pas m’emballer pour autant.
— Mes parents n’aimeraient sans doute pas cette idée, lui ai-je fait remarquer en riant.
— Ah oui ! Tes parents. Ils n’aimeraient sans doute pas cela non plus, a-t-il ajouté en se penchant vers moi pour m’embrasser dans le cou.
L’énergie qui passait entre nous était si forte, si belle ! Je ne voulais pas résister. Plus maintenant. Doucement, j’ai levé son visage pour pouvoir placer mes lèvres sur les siennes. Il m’a enlacée.
Au début, nos baisers étaient doux, presque timides. Les mains de Hunter ont glissé le long de ma chemise de nuit. Tout mon corps brûlait de désir, tout mon être l’appelait. J’ai passé ma main sous son tee-shirt, je voulais sentir la douceur de sa peau et la fermeté de ses muscles. D’un geste tendre, il m’a allongée sur le canapé-lit. À cet instant, il me dévorait des yeux, à mille lieues de sa mission. Il m’a embrassée à nouveau, plus ardemment.
Soudain, sans raison, il s’est redressé.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Tu n’as rien remarqué, Morgan ?
Mes sens aiguisés m’ont avertie de l’arrivée imminente de M. Warren.
— Oh non ! Il n’a pas le droit de revenir maintenant ! ai-je gémi.
— On devrait s’en tenir là, m’a-t-il répondu avec un sourire attristé.
— Non ! On pourrait lui jeter un sort pour qu’il croie qu’il a fait tomber ses clés dans le garage et qu’il doit redescendre, ou bien…
— Sois raisonnable, m’a conseillé Hunter en me tapotant la jambe. Va plutôt prévenir Robbie et Bree.
Je me suis levée en grommelant, puis j’ai déposé un ultime baiser sur ses lèvres.
— La suite au prochain numéro, lui ai-je promis.